Voici un article paru dans les cahiers de la revue « Le Monde de l’Intelligence » en lien avec le sujet de l’Intelligence émotionnelle…

L’intelligence émotionnelle, au coeur de la réussite

Les personnes intellectuellement brillantes sont-elles celles qui connaissent les plus belles carrières ? Quand le célèbre psychologue Howard Gardner s’est intéressé aux facteurs en jeu dans les succès professionnels, il a découvert que le QI compte pour moins de 10% dans la réussite. De très nombreux éléments entrent en jeu, comme la chance, l’éducation et les circonstances. Et depuis les années 1990, on sait que l’intelligence ne se résume pas aux mesures de QI.

Robert Sternberg, professeur à l’université Tufts, a conçu une théorie triarchique de l’intelligence, qui précise les contours d’une « intelligence efficace ». En dehors de l’intelligence analytique, évaluée par les tests de QI, chacun gagne à compter sur son intelligence pratique et sa créativité. Pour le chercheur, les trois dimensions sont complémentaires : on a besoin de créativité pour avoir des idées, de compétences analytiques pour évaluer la pertinence des idées, et de capacités pratiques pour réaliser ses idées et convaincre les autres de leur intérêt.

Cinq compétences à développer…

Plusieurs compétences sociales s’imposent comme clés de la réussite. La capacité d’adaptation, l’esprit d’initiative, la recherche de performance et l’empathie sont ainsi mis en avant par de nombreuses études. Or pour Daniel Goleman, ces qualités sont des composantes de l’intelligence émotionnelle. Il conseille ainsi de chercher à développer cinq compétences : la conscience de soi, la maîtrise de soi, la motivation, l’empathie et les aptitudes humaines. Plus un individu monte dans la hiérarchie professionnelle, plus ces compétences personnelles comptent dans sa performance et ses succès. « En tenant compte des résultats de recherche qui confirment l’importance des compétences émotionnelles et interpersonnelles, on a toutes les raisons de penser que l’intelligence émotionnelle contribue aux succès professionnels, estime Paulo Lopes. Quand il s’agit de gérer des individus, d’influencer des collègues ou de travailler en équipe, la capacité à manager ses émotions et les émotions d’autrui est particulièrement importante parce que les émotions et les sentiments sont liés à la motivation. Des managers peuvent avoir besoin de générer de l’enthousiasme, d’inciter leurs collaborateurs à donner le meilleur d’eux-mêmes, de faciliter un projet de changement, ou de générer des idées créatives lors de séances de brainstorming. De plus l’aptitude à décoder les expressions non verbales facilite la communication dans des phrases de négociation ou de travail collectif.

Une partie de l’intelligence générale ?

Selon le modèle des psychologues Peter Salovey et John Mayer, plusieurs étapes sont distinguées pour « découper » la mécanique de l’intelligence émotionnelle. La 1ère phase correspond à l’empathie. En réalisant un « check-up » émotionnel de l’environnement proche, l’individu repère chez son interlocuteur l’expression du visage, l’intonation de la voix, la fluidité des gestes, le vocabulaire utilisé etc. Une fois les informations émotionnelles captées, il faut les intégrer, les comprendre et enfin agir en conséquence. Quelles sont les structures cérébrales sollicitées lorsque l’on manifeste de l’intelligence émotionnelle ? De récents travaux tendent à démontrer que certaines zones seraient à la fois impliquées dans l’intelligence émotionnelle et l’intelligence générale.

Ainsi, d’après les travaux d’Aron K. Barbey, de l’université de l’Illinois, aux Etats-Unis, les structures cérébrales activées pendant un comportement mettant à l’épreuve notre intelligence émotionnelle recouvrent celles qui sont sollicitées pendant un exercice d’intelligence générale. Certaines régions dans le cortex frontal et le cortex pariétal sont impliquées à la fois dans l’intelligence générale et émotionnelle. Le cortex frontal est connu pour son rôle essentiel dans la régulation des comportements, l’attention, la planification et la mémoire de travail. Le cortex pariétal permet d’intégrer des informations sensorielles, et contribue à la coordination corporelle et au traitement du langage. Ainsi, les émotions nous aideraient à raisonner et en contrepartie il serait possible de raisonner sur ses émotions. Quels sont les apports de cette découverte pour les performances au travail ? « On imagine aisément que les compétences en leadership gagneraient à mettre l’accent sur les compétences sociales de base, comme l’empathie, la compréhension et la résolution de problèmes émotionnels, estime Aron K. Barbey. C’est une nouvelle opportunité pour l’approche neuroscientifique qui, jusqu’à présent, séparait les émotions de toutes les autres formes d’intelligence. »

Réussir grâce à son intelligence émotionnelle…

Les émotions ne sont d’ailleurs pas déconnectées des compétences cognitives, au contraire elles les stimulent. Pour Paulo Lopes, « la capacité à intégrer des informations émotionnelles et des analyses rationnelles peut nous aider à prendre des décisions appropriées et à suivre efficacement notre intuition. On se trompe souvent quand il s’agit de juger les réactions d’autrui, parce ce qu’on se focalise sur la raison en oubliant que l’être humain dispose d’un cerveau émotionnel. La capacité à canaliser ses émotions peut aussi nous aider à prendre des décisions intelligentes sous l’effet du stress. Si nous nous laissons envahir par la colère ou la peur, nous pouvons perdre la faculté de réfléchir aux conséquences de nos actions et de chercher des solutions alternatives. »

Si d’autres études sont nécessaires pour confirmer l’intérêt de l’intelligence émotionnelle, il est probable que ses bénéfices concernent la plupart des fonctions occupées. Des résultats de recherche récents suggèrent qu’elle serait particulièrement efficace pour les postes qui exigent de gérer ses émotions et celles d’autrui, comme la management et les fonctions impliquant des contacts directs avec les clients. Mais là encore, l’intelligence émotionnelle n’est pas présente dans les mêmes proportions chez tous les salariés. Comme le souligne Christophe Haag, enseignant-chercheur à l’EM Lyon, « les professions sollicitant le plus notre intelligence émotionnelle sont celles qui jonglent en permanence avec des situations émotionnelles fortes : gérer un emploi du temps très serré, réaliser des tâches complexes (gestes techniques, manipulations de chiffres), faire face aux impondérables, travailler avec une pression financière forte, ou encore avoir des responsabilités élevées. Les managers, les pompiers, les policiers, les réalisateurs de cinéma ou encore les hôtesses de l’air sont par exemple concernés. »

Un potentiel à développer…

Des programmes de développement semblent faire leurs preuve, estime Paulo Lopes : « il existe de nombreux résultats de recherche indiquant l’efficacité de l’entraînement des compétences émotionnelles et interpersonnelles. Par exemple, il est possible de former les personnes à la gestion du stress, à la reconnaissance des émotions d’autrui. Il existe encore de nombreux défis à relever, notamment pour vérifier si l’efficacité des méthodes de développement dépend du contexte ou de la situation professionnelle. »

Grâce à la recherche, la réussite professionnelle commence à livrer ses secrets. Dernier conseil, ne comptez pas sur une carrière couronnée de succès pour être heureux. Si des études établissent bien un lien entre le bonheur et la réussite, il semble que ce soit les gens heureux qui ont le plus de chances de succès professionnels, et non la réussite qui soit source de félicité.

Les cahiers du Monde de l’Intelligence, n°2, nov – déc – janv 2014

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