Une connaissance m’a fait part il y a quelques jours d’un article du journal Libération (à lire ici : Entreprise libérée, les salariés en prennent pour leur grade)  paru le 10 mars 2019 au sujet de l’Entreprise Libérée dont le titre ne laissait présager rien de positif. La première réflexion, certes amusée, a été de me dire « quel hasard que cet article paraisse la semaine de la publication du nouveau livre d’Isaac Getz », intitulé « Leadership sans ego » aux éditions Fayard. Et une vision intérieure de la vie empruntée à Paul Eluard, me soufflait que dans celle-ci, « il n’y a jamais de hasard, il n’y a que des rendez-vous »…

Et au bout de quelques minutes de lecture j’ai été atterré par ce qui avait été noté sur le cas d’Auchan… Voici l’extrait :

« Mais dans le storytelling, un cas fait tache et révèle en creux la difficulté des entreprises du CAC 40 à se remettre en question en profondeur. En 2013, Auchan propose aux salariés d’un de ses magasins à Saint-Quentin (Aisne) de procéder à une expérimentation de la sorte. Ils offrent aux syndicats l’ouvrage de Getz et l’invitent à venir en expliquer le concept. «Lorsqu’on nous l’a annoncé, on n’était pas contre, on n’a jamais mis de bâtons dans les roues. On nous a dit que ça allait permettre aux salariés de prendre plus de responsabilités. Ça a été bien perçu, mais j’ai prévenu qu’il fallait que ça se fasse avec des augmentations de salaire», se souvient Eric Lamotte, le délégué syndical CFDT à Auchan Saint-Quentin. Au sein du magasin, le processus est rapidement enclenché : les salariés qui le souhaitent peuvent prendre des responsabilités, même s’ils ne sont pas chefs de rayon. «Ces gens-là se sont dit « on s’intéresse à nous » et ils se sont investis», dit Eric Lamotte. Mais la direction d’Auchan décide, en contrepartie, de supprimer «6 à 8 postes de cadres». En tout, à l’échelle du groupe, 480 suppressions de postes de cadres avaient été annoncées sous prétexte de raccourcir la chaîne de décision. Pire, certains salariés se sont mis à travailler plus, allégeant les tâches de leurs chefs, mais les salaires sont restés quasi identiques. «Ils ont fait venir Isaac Getz dans le magasin pour nous convaincre. Il n’a cité que des réussites. Je lui ai dit : »Vous n’avez pas eu d’échec ? » Et là, j’ai vu son visage se fermer», dit le syndicaliste. Au bout d’un peu plus d’un an, les salariés de Saint-Quentin sortent dans la rue manifester pour de meilleures conditions de travail. La direction abandonne l’expérimentation, officiellement car le directeur du magasin porteur du projet est nommé dans une autre ville. Eric Lamotte, lui, a définitivement rangé le livre d’Isaac Getz dans sa bibliothèque. «Quel désastre», regrette-t-il. L’auteur, lui, s’en dédouane : «Il n’y avait pas d’entreprise libérée chez Auchan, car cela nécessite trois ans entre la mise en place et la constatation.» Du côté de la direction, on refuse de s’étendre sur le sujet : «C’était il y a quatre ans, ce n’est plus d’actualité. Cette expérience a contribué à la réflexion de l’entreprise sur ses modèles managériaux», assure l’ancien directeur du magasin Johan Plé »

Nouvel usager de Twitter j’ai alors « dégainé » mon smartphone (il paraît que c’est comme cela que ça marche) pour mentionner que cet article sur le cas d’Auchan était « partiel, partial et erroné ». La magie immédiate de notre ultra-connexion et des « bzzz, bzzz » de nos portables me montrèrent très vite qu’une « horde » de consultants très particuliers n’attendaient que cela pour me taxer d’un #fakenews et pour me mettre en joue afin de « citer mes sources ». Le ton de cette demande m’a interloqué : j’avais le sentiment d’avoir été attendu à l’entrée du saloon par de vieux cowboys prêt à tout pour (encore) exister.

Soyons sans équivoque d’abord. L’expérience d’Auchan a été un échec sur le chemin de l’Entreprise Libérée : oui mais les raisons évoquées dans l’article sont partiales, partielles et erronées. Passons sur le fait que parler des entreprises du CAC40 et citer Auchan est douteux compte tenu de la culture très particulière de cette entreprise.

Amusé j’ai alors avancé les faits suivants… (que je détaille certes mieux ici que sur Twitter) :

Les faits sont partiels : l’article ne cite qu’un exemple chez Auchan, celui du magasin de Saint-Quentin qui était alors « magasin test » sur un des 4 volets de la stratégie, à savoir celle de MOM pour « Management de l’Offre en Magasin ». Sans rentrer dans les détails, le magasin expérimentait une nouvelle organisation managériale visant à optimiser le fonctionnement opérationnel. Le magasin de Saint-Quentin n’était pas là pour valider ce qui pourrait être déployé ou non à grande échelle. Et le principe même de « test à déployer » est complètement opposé à la notion de l’Entreprise Libérée. De plus, il omet qu’alors les 119 autres magasins de la société cheminaient eux-aussi sur leur propre voie de libération. Certains avec difficulté, certains avec facilité, certains avec des échecs, certains avec des réussites. Autrement dit, limiter les 3 ans de libération chez Auchan au cas d’un magasin occulte la réalité.

Les faits sont partiaux : l’article ne donne la parole qu’à un représentant syndical du magasin de Saint-Quentin et ne cite que ses propos. Même si Auchan n’a pas souhaité officiellement communiquer sur le sujet, il eut été facile pour un journaliste de chercher parmi les 55 000 personnes d’Auchan à l’époque, dont les 4000 cadres, d’autres voix. Il n’a peut-être pas eu le temps de le faire… De plus, il aurait alors découvert qu’un poste mieux rémunéré pour les collaborateurs souhaitant et pouvant s’impliquer avait été crée, ce qu’omet bien évidemment de mentionner notre représentant syndical. « C’est le jeu ma pauvre Lucette » pour reprendre l’expression d’une publicité pour une loterie nationale bien connue… Cela m’a juste rappelé que le biais cognitif de confirmation était bien le plus répandu y compris chez les meilleurs journalistes.. Dommage…

Certains faits sont erronés : enfin, l’article mentionne le chiffre de 480 cadres en départ de l’entreprise suite à cette libération. Et bien justement non… Sur les 4000 cadres il y eut un PSE qui devait concerner 800 personnes (chefs de rayon et chefs de secteur). Au final, 1200 cadres sont partis en deux ans au lieu des 800 prévus. Que retenir de cette « saignée » ? D’abord, une erreur stratégique de la DG qui n’a pas anticipé suffisamment l’impact de ce plan : il n’a été « verrouillé » que dans le temps mais pas numériquement. Résultat : 50% de départs en plus. Bien évidemment j’entends les voix me dire « et alors au final c’est la preuve que ça n’a pas marché ». Et bien non, c’est un peu plus fin que cela… ne serait-ce que par rapport aux conditions avantageuses du plan de départ volontaire… Ensuite, le fait de ne pas avoir embauché suffisamment de personnel intermédiaire pour redistribuer les tâches. Enfin, à mon sens, les deux erreurs les plus dramatiques : d’abord avoir confondu vitesse et précipitation en communiquant sur un processus de libération et un plan de départ volontaire, sans anticiper la mise en place d’un vrai programme de simplification des tâches et des process de travail… celui-ci n’est arrivé que bien plus tard. Ensuite, le manque d’humilité en se voyant trop beau… La culture de l’homme très prégnante basée sur un management participatif n’est pas une condition de réussite à la base et un prétexte pour aller plus vite. A ce sujet la grille de lecture de l’approche de la Spirale Dynamique aurait été salvatrice pour Auchan… Mais cela est un autre sujet…

Après avoir proposé ma vision des choses, j’ai été à nouveau pressé par un consultant « expert » de citer mes sources. Celui-ci, tel un cowboy, se tenait virtuellement devant moi en m’expliquant que ses sources à lui étaient fiables. Elles consistaient à dire qu’Auchan avait été un échec, point barre, que l’Entreprise Libérée était une vaste fumisterie et qu’on ne pouvait plus dire n’importe quoi aujourd’hui sur le sujet. Face à lui, j’avais l’impression d’entendre mon garçon de 8 ans me raconter de la même manière comment chaque jour à la récréation de 10h il se façonnait cette part de lui-même qu’on appelle ego… A 8 ans, cela peut se comprendre. Passé le milieu de sa vie on peut se questionner raisonnablement sur le fait de ne pas avoir avancé sur ce point.

Au final que retenir de tout cela ?

Que l’Entreprise Libérée n’est pas un concept ou une mode visant à simplement améliorer les conditions de travail, le « COMMENT » on fait les choses.

Que l’Entreprise Libérée est avant tout un chemin de réflexion personnelle visant à questionner son ego. En ce sens la première question à se poser est celle du « POURQUOI » mais aussi du « POUR QUOI »

Si un dirigeant ou un manager y voit une occasion de réduire sa structure d’encadrement, il va droit dans le mur (et comme le disait un politicien, « en plus il klaxonne »).  En ce sens, nombreux sont les échecs dans lesquels le manager à mis un « COMMENT » au service de son ego uniquement et pas au service de son « POURQUOI » et de son « POUR QUOI ».

Deux pistes de réflexion permettent d’y voir plus clair…

1/ Un alignement clair sur ce qu’on appelle les niveaux logiques de Dilts est plus que nécessaire. La congruence managériale n’est possible que si on est soi-même aligné. C’est en cela que le chemin est parfois compliqué à suivre. Pour autant cette transformation de l’Entreprise Libérée n’est qu’une partie d’une transformation plus profonde. A ce sujet, je ne peux que conseiller la lecture de l’ouvrage, hélas confidentiel, d’Alain de Vulpian, « Eloge de la métamorphose, en marche vers une nouvelle humanité ».

2/ Une analyse approfondie de la Spirale Dynamique aurait permis de tracer un parcours moins semé d’embûches. La prise en compte du point de départ et du point d’arrivé aurait limité un comportement schizophrénique regrettable. Le conflit de valeurs sous-jacent et non tranché entre les partisans de cette culture familiale forte, voire même « tribale » par certains aspects, et les partisans d’une culture plus orientée objectifs et résultats, portait en lui-même les racines de l’échec. On ne saute pas 3 niveaux d’un coup dans la Spirale et surtout pas en si peu de temps.

Auchan a donc fait des erreurs stratégiques sur le sujet. L’expérience d’Auchan est riche pour ceux qui l’ont vécu de l’intérieur et pour ceux qui s’y intéressent au-delà du simple échec. Effectivement, pour les grandes entreprises le chemin est probablement plus long et plus compliqué et nécessite une profonde remise en question qui nécessite de l’humilité et du temps.

L’article de Libération et l’analyse de certains consultants doivent donc être regardés avec recul et critique.

Petit clin d’oeil final, concernant ces fameuses sources qu’on m’a demandé de citer… C’est peut-être d’avoir été cadre chez Auchan pendant 17 ans, dont les 3 années d’Entreprise Libérée et d’y avoir cheminé avec difficulté au départ, avec réussite et joie à la fin. Le tout au service d’un « POURQUOI » dans lequel je me retrouvais en lien avec mes collaborateurs et pour nos clients. Cerise sur le gâteau ? Avec des résultats économiques et humains en amélioration notable à l’échelle de notre équipe de 50 personnes. Malgré le retour en arrière d’Auchan, j’ai pu me nourrir et réfléchir sur moi afin de commencer ce travail de libération de cet ego managérial.

Il est temps d’arrêter de comparer la taille de son « colt » à celui des autres et de refermer derrière soi les portes du saloon. Avec sur le chemin une question qui me taraude encore… Et si finalement, l’Entreprise Libérée n’était qu’une libération de soi en tant que manager ?

Reynald HECKENBENNER

 

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